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Plénière 4 : L’apport de l’assurance au financement de l’économie

Intervenants

Michel Didier, directeur de Rexecode
Jérôme Gallot, président du directoire, CDC Entreprises
Eric Lombard, président-directeur général de BNP Paribas Assurance
Jean-Hervé Lorenzi, conseiller du directoire de la compagnie financière Edmond de Rothschild Banque
Jacques Mistral, professeur des universités, membre du Conseil d’analyse économique

Synthèse

Michel Didier évoque le fait que les économistes ont mis du temps à identifier le rôle de l’assurance dans la croissance économique, et ce pour deux raisons : l’importance de l’assurance a beaucoup augmenté au cours des trente dernières années et la théorie économique a été lente à comprendre le rôle de réducteur de risque de l’assurance, plus décisif que celui, croissant, d’intermédiation et d’orientation des flux financiers. En masse, l’épargne traitée par l’assurance se rapproche de celle de la banque. L’assurance joue notamment un rôle essentiel dans le recyclage de l’épargne des ménages : deux tiers de leur épargne financière transite par elle. Des critiques s’élèvent à l’encontre du secteur, qui investirait trop peu en actions, pénalisant le rendement de cette épargne et renchérissant le coût du financement des entreprises. Mais les assureurs ont des contraintes de gestion, doivent maintenir leur marge de solvabilité et offrir un niveau élevé de garantie aux assurés. Par ailleurs, la part de l’épargne d’assurance destinée au financement des entreprises dépasse nettement 25 % : si l’on y ajoute les titres de créances négociables, les obligations d’entreprises et les titres immobiliers, 60 % des actifs sont en fait investis dans le système productif.
Le rôle de réduction des incertitudes a aussi des effets positifs sur la croissance, en facilitant les transactions, comme les gros achats des particuliers, et en diminuant le besoin de fonds propres des entreprises. En outre, l’assurance favorise l’innovation, complète les systèmes de protection sociale, est l’investisseur le plus long (la durée moyenne de détention des actions dépassant quatre ans). Il existe une vraie corrélation entre le taux de pénétration de l’assurance dans un pays et son niveau de vie ou de richesse.

Eric Lombard commence par la principale préoccupation de l’opérateur d’assurance, son passif, qui oriente l’allocation de ses actifs, dont la part des actions. 15 % des passifs sont des unités de compte, 65 % correspondent à des contrats en euros, pour lesquels le capital est garanti et la concurrence très vive. Ils sont exigibles à tout moment (hypothèse de rachats massifs), ce qui conduit à la détention d’importants actifs obligataires. Les 20 % de passifs d’assurance de dommages concernent des contrats renouvelables, mais régulièrement renouvelés, qui autorisent une gestion de plus long terme. De la gestion actif-passif découle l’allocation d’actifs, et l’essentiel est placé en obligations, y compris d’entreprises. Eric Lombard rappelle que financer l’Etat c’est aussi financer l’économie. Les actions étant la ressource la plus coûteuse et la plus rare des entreprises, il est utile que les investisseurs institutionnels y contribuent.

Jacques Mistral évoque le rôle de l’assurance sous l’angle de la théorie moderne de la croissance, selon laquelle une croissance plus régulière a des chances d’être plus forte. Elle place les anticipations au centre des comportements économiques. Dégager des horizons risqués pour les investisseurs permet de prendre des décisions plus sûres et plus audacieuses. Le lissage du coût des sinistres par l’assurance, au travers d’un financement régulier, induit son rôle de régularisation de la croissance, aussi bien pour les particuliers que pour les entreprises. En ce qui concerne la corrélation entre assurance et croissance, Jacques Mistral voit plutôt la nécessité d’un préalable de niveau de richesse pour passer à une tranche supérieure de protection. Et la puissance publique a un rôle important à jouer pour favoriser une acquisition précoce d’assurance. Michel Didier ajoute qu’il faut être attentif à laisser se diversifier l’offre aussi largement que possible. Pour Jacques Mistral, l’assurance vie a été rendue très attractive en France, d’où un niveau d’épargne élevé. Eric Lombard évoque un sondage montrant que l’assurance est liée à la demande de consommation, qu’elle permet de stabiliser l’économie d’un pays, mais les individus doivent pouvoir payer les cotisations.

Jean-Hervé Lorenzi décrit la position de nouveau centrale depuis un ou deux ans du débat portant sur le financement de l’économie, de l’innovation, sur ce qui favorise la croissance. Une grande part de l’investissement est consacrée à l’international. Toutefois, la proportion d’actions reste en France en deçà de ce qu’elle est en Allemagne ou au Royaume-Uni. Trois évolutions vont modifier la situation, selon des orientations différentes : le Perp et le Perco vont mobiliser une épargne de très long terme, autorisant la détention d’actions ; en revanche, la réforme Solvabilité II va consommer des capitaux fixes et amener à réduire la part d’actions ; enfin, les assureurs se sont engagés à investir davantage dans le non-coté. Ce marché est assez récent et recouvre aussi bien le capital risque et développement, porteurs d’activité, que le LBO.
L’assurance joue un rôle massif en France dans le mouvement de collecte du capital investissement, qui commence vraiment à prendre son essor, avec un risque de bulle pour les grandes opérations. Par ailleurs, cette année, le capital risque et développement reste une part tout à fait essentielle, et un peu plus de la moitié des opérations concernent des entreprises de moins de 100 salariés. Les assureurs constituent un point clé de ce mouvement, qu’ils ont peut-être déclenché.

Jérôme Gallot estime que tout l’enjeu est de réorienter une part des capacités de financement disponibles vers les premières étapes de la création et du financement des entreprises. Avec la convention France Investissement, notamment, on est passé à l’acte : ce processus (qui va lever 3 milliards d’euros en six ans) aura un effet de levier avec les grands partenaires institutionnels. Trois sociétés d’assurances y participent. Il s’agit d’un apport supplémentaire permettant d’accroître l’ensemble des financements sur des segments plus risqués de capital investissement.
Le couple risque-rendement ne fonctionne pas très bien en France ; il faut réintroduire plus de rationalité entre les deux. Deux segments de marché ont des problèmes à trouver des investisseurs : l’amorçage – il est très difficile de se lancer, notamment dans les technologies, d’où l’aspect positif des pôles de compétitivité – et le capital développement – c’est-à-dire le troisième ou quatrième tour de table pour trouver des capitaux, provoquant un manque de grosses-moyennes entreprises.

Selon Jacques Mistral, aux Etats-Unis, assez curieusement, l’assurance ne joue pas un rôle très visible dans la vie économique. Et pourtant, ajoute Jean-Hervé Lorenzi, le financement de l’innovation y est plus important, fondé sur le mythe de la création de produits permettant de faire fortune. Les dispositifs financiers et les fonds de pension y ont une fonction d’entraînement. Pour Jérôme Gallot, le progrès des dispositifs publics joue un rôle de déclencheur. Jacques Mistral craint toutefois que l’enseignement supérieur français ne conduise pas encore les mentalités vers une recherche et une innovation orientées vers le marché.

Comment faire augmenter la part des actions ? Eric Lombard rappelle que, en 1989, la part d’actions dans l’épargne financière des ménages français était plus importante qu’aux Etats-Unis. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, les Bourses européennes n’ayant pas, comme aux Etats-Unis, retrouvé un niveau plus élevé qu’avant 2001. En outre, le phénomène de détention d’actions est masqué par le fait que beaucoup d’entre elles passent par l’intermédiaire de l’assurance vie. Pour accroître la part d’actions des sociétés d’assurances, il faudrait en modifier le passif : par une durée plus longue des contrats, eurodiversifiés, par exemple, par le développement des fonds de pension, allongés par une sortie en rente. En revanche, la réforme Solvabilité II va probablement entraîner une diminution de la part d’actions.
Michel Didier rappelle que les systèmes institutionnels sont différents selon les pays, induisant diverses conséquences sur les mécanismes d’épargne. Il faut tenir compte à la fois des comportements des clients – il y a des pays où l’aversion au risque est plus forte – et du cadre institutionnel – le contrat d’assurance vie est défini par des paramètres dont certains pourraient être modifiés. Toutefois, la fonction première de l’assureur est de mutualiser les risques, pas d’investir dans le capital risque. Il est possible de proposer une gamme plus large de produits, et même plus risqués et plus rentables. Jean-Hervé Lorenzi ajoute que, sans remettre en question l’assurance vie, il faut diversifier l’offre. Les provisions correspondant aux passifs sociaux vont certainement aussi jouer un rôle.
Pour Jacques Mistral, le véritable dossier, aujourd’hui, est celui de la dépendance, pour lequel l’avantage comparatif de l’assurance est encore plus manifeste que pour la retraite ou la santé. C’est une source d’épargne et de financement supplémentaire.
Eric Lombard conclut en rappelant l’existence d’une très grande variété de produits, des unités de compte aux produits garantis. Il faudrait augmenter la part des unités de compte dans les souscriptions, afin d’accroître la rentabilité future des contrats et la part des actions dans les placements.