ACTUAIRES BRITANNIQUES, ACTUAIRES FRANÇAIS TOUS PAREILS, TOUS DIFFÉRENTS

Michel Laparra
Directeur général, Towers Perrin Tillinghast

La comparaison entre actuaires britanniques et actuaires français est difficile tant ils se ressemblent et tant ils sont différents.

Les actuaires français se sont regroupés au sein de la même association, l'Institut des Actuaires (IA), depuis presque 5 ans maintenant, tandis que les actuaires britanniques ont conservé deux associations « Institute of Actuaries » et « Faculty of Actuaries ». Les membres de la « Faculty of Actuaries » qui est basée en Écosse sont employés essentiellement dans ce pays alors que ceux de l'« Institute of Actuaries » travaillent dans le reste du Royaume-Uni et à l'international.

Si l'on compte les étudiants qui ne vont pas forcément tous devenir actuaires, la profession actuarielle au Royaume-Uni dénombre 16 850 membres dont 7 774 étudiants, 8 538 membres qualifiés ou associés et 538 membres correspondants ou membres d'honneur. L'Institut des Actuaires quant à lui compte environ 2 500 membres qualifiés ou associés, 28 agrégés et 52 membres d'honneur, nombre sensiblement plus faible que les Britanniques - en revanche, les étudiants en actuariat ne sont pas inclus dans ces chiffres.

La démographie des deux mouvements est galopante : plus de la moitié des membres ont moins de 10 ans d'ancienneté.

Le rayonnement international de chacun des mouvements apparaît fort différent. Le mouvement actuariel britannique, sans doute un héritage de l'Empire, comporte 40 % de son effectif travaillant à l'international dont une grande majorité en dehors de l'Europe. En France, 95 % des actuaires travaillent dans leur pays d'origine.

Pour ce qui concerne la gouvernance des deux associations d'actuaires britanniques, un comité commun assure les fonctions opérationnelles - le « Faculty and Institute Management Committee » (FIMC). Il inventorie 18 membres, 12 de « Institute of Actuaries », 6 de la « Faculty of Actuaries », et la fonction de la présidence s'exerce en alternance. Toutefois, les présidents des deux associations sont membres de droit du FIMC.

Sous l'égide du FIMC, les différentes sections traitent des problèmes spécifiques de la profession : l'assurance vie, les fonds de pension, l'assurance non-vie, la finance, les investissements et le risk management, la politique sociale, les standards professionnels, la formation initiale et la formation continue, la gestion financière des deux associations et les sujets d'ordres généraux. Depuis mai 2006, un nouveau comité a été créé : « the Board for Actuarial Standards » (BAS). Ce nouveau comité, très important - qui n'est pas constitué uniquement d'actuaires et est un corps indépendant - fixe les règles professionnelles et le code d'éthique que s'engagent à respecter tous les membres des deux associations.

Le système éducatif britannique diffère sensiblement de celui que nous avons en France. En effet, le FIMC prend en charge dans une large mesure la partie formation des futurs membres dont les programmes d'enseignement se décomposent en quatre grands chapitres :

Les candidats à la formation d'actuaire sont issus des universités britanniques et recrutés de niveau Bac +3 (Bsc).

Chacun de ces modules est sanctionné par des examens écrits et oraux.

Tous les candidats sont tenus de se soumettre, sauf exemption particulière, aux examens se référant aux deux premiers stades. Ils peuvent ainsi devenir membres associés. Pour être membre qualifié, il est nécessaire d'accéder en plus à deux des spécialités mentionnées ci-dessus. Les examens passés, dans chacune de leurs spécialités professionnelles, les membres associés ou qualifiés devront suivre une formation continue chaque année et, tous les dix ans, assister à une journée sur les standards professionnels.

La différence fondamentale avec le système français réside dans le fait que l'IA délègue la totalité de la formation initiale des futurs membres à neuf établissements :

Il existe une dixième filière d'un type un peu particulier : le CEA (Centres d'études actuarielles) qui donne une formation continue à des professionnels de l'assurance ayant au moins trois ans d'expérience, diplômés d'une grande école ou d'un master en Sciences, et qui suivent des cours de formation à temps partiel (pendant deux ans) subventionnés par les entreprises dans lesquelles ils travaillent. Par ailleurs, le CEA assure la formation continue des actuaires qui est à ce jour facultative. Au terme de leur cursus universitaire indépendant de l'IA, avec des programmes voisins des Britanniques, la totalité des étudiants, quelle que soit leur origine, sont tenus de préparer après un stage de six mois en entreprise une thèse soutenue devant un jury commun composé de membres des formations et de membres du jury de l'IA. À l'issue de cette soutenance, ils deviennent membres associés de l'IA et, au bout de trois ans, si leur intégration dans l'entreprise donne satisfaction, ils deviennent membres qualifiés.

La gouvernance de l'IA est centrée sur un conseil d'administration comportant vingt membres élus par l'assemblée générale et par quatre commissions statutaires élues elles aussi (la commission scientifique, la commission de qualification, la commission de déontologie, la commission d'agrément), complété par deux comités eux aussi élus (le comité des sages et le comité d'audit). De plus, les liens avec la profession sont assurés par huit départements - accréditation, carrière, communication, doctrine actuarielle, formation, international, perfectionnement, recherche et développement - ainsi que par douze commissions techniques - actif/passif, banque et finance, comptable, non-vie, IAS 19, indices de référence de marché, modélisation, réassurance, retraite, santé, solvabilité, tables de mortalité.

D'une manière générale, la formation des actuaires britanniques est plus pratique que conceptuelle. La très grande majorité d'entre eux, dont un contingent important à l'étranger, sont très impliqués dans la vie quotidienne des affaires et ne sont pas, comme en France, plus spécialisés dans des domaines techniques tels que le reporting financier, la souscription, la tarification des produits et la modélisation. Il apparaît clairement, d'après les chiffres cités ci-dessus, que le mouvement actuariel britannique est tourné vers l'international, le marché de l'assurance britannique pour ne prendre qu'un exemple étant très différent du marché français. En effet, traditionnellement, les grands groupes d'assurance vie et non-vie réalisaient une partie significative, au moins un tiers de leur chiffre d'affaires, en dehors du Royaume-Uni. De plus, la place de Londres est encore un centre mondial important de l'assurance directe et de la réassurance, de par la présence des Lloyds et du « London Market ». L'assurance française, quant à elle, est essentiellement centrée sur la distribution de produits au plan national à l'exception de trois ou quatre groupes à vocation internationale, mais avec une particularité intéressante qui est la bancassurance, représentant les deux tiers des produits d'épargne. Par ailleurs, notamment en assurance vie, le système de retraite de l'État britannique étant traditionnellement peu généreux, l'assurance retraite s'est considérablement développée depuis de nombreuses années sous forme de fonds de pension qui emploient un tiers des effectifs des actuaires au Royaume-Uni avec une problématique très particulière que constitue la gestion des actifs et des passifs à long terme. En France, l'engouement pour l'assurance vie, placement favori des Français aujourd'hui, ne s'est développé que depuis une dizaine d'années. D'une manière générale, beaucoup d'actuaires britanniques sont impliqués dans les affaires (souscription, négociation) tandis que les actuaires français pour une grande majorité, surtout parmi les plus jeunes générations, ont des rôles techniques. Enfin, les rapports des actuaires britanniques avec l'autorité de contrôle sont codifiés. En effet, les présidents des grands groupes d'assurances britanniques désignent l'« appointed actuary » qui certifie le provisionnement et est souvent responsable des questions de solvabilité. Il est l'interlocuteur privilégié de l'autorité de contrôle (FSA) tandis que ce rôle et cette responsabilité ne sont pas aujourd'hui reconnus en France vis-à-vis de l'Acam (Autorité de contrôle des assurances et des mutuelles). Dans le domaine financier, traditionnellement, la place de Londres a été beaucoup plus significative que celle de Paris et, assez curieusement, le nombre d'actuaires impliqués dans la finance au Royaume-Uni est assez faible (de l'ordre de 10 % des effectifs), alors qu'en France ce nombre est doublé.

En conclusion, les actuaires français ont une formation plus théorique que les actuaires britanniques et certains sont très appréciés des grandes banques d'affaires anglo-saxonnes. Les actuaires d'outre-Manche bénéficient d'une très grande reconnaissance dans l'assurance et la finance au Royaume-Uni ; ils ont traditionnellement une place plus importante dans l'économie qu'en France. Cependant, depuis l'unification des associations françaises en une seule association, la notoriété des actuaires a énormément progressé durant ces dernières années en France.