■ Bernard Spitz
Président de la FFSA
Président de la FFSA
Risques : Bernard Spitz, alors que nous nous préparons à livrer ce numéro du 20e anniversaire de la revue Risques, comment voyez-vous le rôle de l'assurance dans le monde de demain ?
Bernard Spitz : Tout d'abord, permettez-moi de souhaiter à Risques, à son comité éditorial dirigé par Jean-Hervé Lorenzi et à tous les collaborateurs, chercheurs, assureurs invités dans ses colonnes au long de ces vingt années, et de ces 80 numéros, un excellent anniversaire, et de leur dire « Mission accomplie ! » Quand la FFSA, à l'initiative de Denis Kessler, a décidé de créer avec cette revue un lieu de rencontres et de débat qui permette de mettre en commun des savoirs et expériences si divers et de faire avancer la pensée française sur le risque, elle avait bon espoir d'ouvrir un espace où développer une vraie culture assurancielle pour les années 2000. Risques parvient à maturité alors que la première décennie du XXIe siècle a illustré à l'envi – j'y reviendrai – combien ce siècle sera celui de l'assurance. Nous avons contribué à structurer la réflexion moderne sur le sujet. Je n'ai aucun doute que les vingt prochaines années verront s'esquisser, d'abord ici, dans ces colonnes, les idées et les solutions que demande avec de plus en plus d'insistance notre société.
Risques : Qu'entendez-vous par « le siècle de l'assurance » ?
Bernard Spitz : Nous vivons d'ores et déjà dans des sociétés « assurancielles », où des institutions d'assurances de toutes sortes organisent le contrat social.
Allons plus loin en pronostiquant qu'à l'échelle du XXIe siècle, la compétitivité entre les nations et leur cohésion sociale se joueront sur ce terrain. Le XXe siècle a vu l'assurancialisation des sociétés industrielles et « développées ». Le XXIe va voir celle des pays émergents. Ce sont des milliards d'individus qui, s'enrichissant, disposant d'un patrimoine, voulant accéder aux services de santé, vont s'ouvrir à l'assurance, sans disposer pour autant avant longtemps d'un filet de protection sociale équivalent au nôtre.
Une autre façon de marquer l'importance de l'assurance dans notre pays, c'est de souligner sa place centrale dans le financement de l'économie française. Sur ses quelque 1 600 milliards d'actifs, plus de la moitié sont investis dans les entreprises. L'assurance est un facteur de stabilité économique et si on lui en laisse la possibilité, elle jouera un rôle de pilier dans la sortie de crise.
Risques : Qu'est-ce que cela implique en matière de comportement face au risque ?
Bernard Spitz : Plus une société se développe, plus son rapport au risque se modifie. Ce qui marque la société française contemporaine, c'est une aversion croissante, une intolérance de plus en plus fondamentale à des risques qui semblent croître en nombre et en complexité. Parallèlement monte l'angoisse que nos systèmes de protection ne se délitent peu à peu. Face aux catastrophes naturelles, aux aléas qui, il y a un siècle, auraient été vécus par beaucoup comme des fatalités, le corps social se tend, parfois à raison, parfois à l'excès. Nous nous sentons vulnérables. Nous n'acceptons plus de prendre des risques ou, ce qui revient au même, nous n'en prenons que s'il y a toutes les garanties de recours.
L'acceptation du risque fait pourtant partie de notre vie quotidienne, personnelle comme professionnelle. Il ne faut pas nous retrancher derrière une nouvelle norme de risque zéro dont le principe de précaution serait l'ultime avatar. Le risque bien géré, individuellement et collectivement, ouvre au progrès. Inversement, le risque nié ou non assumé est la voie vers l'asphyxie économique, la déresponsabilité citoyenne et la régression : ce sont par exemple des travaux de recherche essentiels dans le domaine de la santé qui sont bloqués aujourd'hui. Le populisme ne peut que prospérer sur ces terres.
L'exigence moderne de protection croissante va de pair avec une meilleure connaissance de la nature des risques, dans un contexte d'accélération de circulation de l'information grâce aux technologies modernes. Tout ceci conduit à une double demande de protection : une demande de prudence et de précaution qui peut conduire au refus de l'innovation ; et une demande de prise en charge financière, ceci à un moment où, justement, les ressources publiques n'y suffisent plus. Ce hiatus participe à la montée d'un sentiment de frustration et d'anxiété auquel l'État seul ne peut plus répondre. Ni en France, ni ailleurs. Notre société est en demande d'assurance, doublement : les citoyens attendent qu'on les rassure, qu'on leur donne confiance par rapport à l'avenir et aux innovations ; ils veulent aussi être protégés de tous les risques qu'ils peuvent subir.
Risques : La mondialisation n'est-elle pas aussi vécue comme un facteur aggravant de risque ?
Bernard Spitz : La mondialisation a fait plus que d'étaler dans nos magasins des biens de consommation fabriqués à moindre prix : elle nous a mis directement en contact – et désormais en concurrence – avec des sociétés avancées et dynamiques, par exemple en Asie, dont les perceptions du « risque acceptable » diffèrent des nôtres. L'innovation et le progrès technique y ont progressé au point d'y créer en quelques années une robuste et entreprenante classe moyenne. Le rapport au risque, la perception des risques est un facteur, essentiel, de compétitivité. Vous aurez peut-être vu que le marché pour l'exploitation du métro de Stockholm a été remporté par une société de Hongkong. C'est un consortium coréen qui a battu EDF, GDF et Areva pour construire quatre réacteurs nucléaires aux Émirats arabes unis. On ne peut plus ici tout expliquer par la concurrence déloyale, le protectionnisme ou la compétition par le bas. Des pays comme par exemple la Corée ont fait des efforts extraordinaires d'éducation, de formation, de progrès, et se trouvent dans l'état d'esprit, le mindset de courbe ascendante, qui était encore le nôtre au moment des Trente Glorieuses.
Il ne s'agit pas, évidemment, de prôner la régression ni de faire du déclin une fatalité. Au contraire. C'est une nouvelle culture de gestion du risque qui doit émerger, permettant de mieux le dominer pour créer une dynamique de croissance et de progrès. La question fondamentale du débat public devient alors celle-ci : « Quel est, au cas par cas, dans chaque domaine, le degré de protection du risque que l'on est prêt à accepter ? Comment la mettre en place efficacement – et qui paie ? » Les outils du logiciel de 1945 ne sont plus suffisants dans la France d'aujourd'hui ; et puisque les réserves de l'État ne sont pas infinies, il est donc nécessaire d'associer les entreprises, les individus et l'assurance au débat social et sociétal nécessaire, et aux solutions qui en découleront. Ce sera le cœur du débat politique dans les années à venir.
Risques : Comment définir le périmètre englobé par ce débat ?
Bernard Spitz : C'est bien le problème : le périmètre est vaste ! Il faudrait évaluer, circonscrire, analyser les besoins et les coûts de toutes les interrogations qui agitent notre société, de la dépendance à la responsabilité civile médicale, des risques industriels à ceux des dangers environnementaux... L'actualité en offre des illustrations en permanence : dramatique avec la tempête Xynthia. Avant, il y avait eu le dossier H1N1.
Aujourd'hui, ce qui va faire la modernité d'une société, ce qui va faire la capacité de consensus social au sein de celle-ci, ce qui va créer la dynamique de production, d'échange, de création, d'entrepreneuriat, ce sera la dimension de confiance qu'on aura su y ménager. Et cette confiance dépendra étroitement de la réponse apportée à la problématique du risque.
Les sociétés qui géreront le mieux le risque collectivement seront celles qui disposeront demain du plus grand avantage compétitif. Le management du risque est la clé du succès et de la cohésion des sociétés modernes. C'est pour cela que le rôle de l'assurance – dont c'est la spécialité – est voué à un développement majeur dans tous les domaines de la société.
Risques : Est-ce que c'est l'État qui est principalement visé, ou bien est-ce aussi une question qui concerne les entreprises ?
Bernard Spitz : La gestion assurancielle est devenue de plus en plus un élément majeur de la stratégie d'entreprise. Comparons cela avec, par exemple, le phénomène de juridicisation dans les années 1980 : la qualité des services juridiques d'une entreprise est devenue un atout dans sa gestion commerciale et concurrentielle. Au cours de la décennie suivante, on a constaté la montée des enjeux de la financiarisation, quand la maîtrise des techniques financières faisait gagner des places dans la compétition mondiale et générait des revenus financiers considérables. Le problème, c'est tous les excès qui se sont manifestés quand certains virtuoses de ces techniques en sont venus à oublier leur métier de base, d'où une bonne partie des scandales qui ont miné la légitimité du monde économique avant d'enclencher depuis les États-Unis la crise financière des dernières années.
Pour les années à venir, on peut à coup sûr parier sur la montée en puissance de l'« assurancialisation ». La crise a accentué l'exigence de transparence sur les risques. La conscience s'accentue que la valeur d'un actif dépend des risques qui lui sont associés. Les entreprises sont convoquées par leurs investisseurs à la fois à exposer leurs risques et à expliquer comment ils les couvrent. Le fait est que l'optimisation de la gestion des assurances va devenir un enjeu stratégique pour les entreprises.
« Comment bien m'assurer ? », « Comment gérer mes risques ? » vont devenir des questions stratégiques pour leurs dirigeants, observés à la loupe par les analystes financiers. Corollaire, on va assister à la montée en puissance des CROs, les Chief Risk Officers, dans les entreprises – tout comme on a connu celle des CEOs, les PDG, et des CFOs, les directeurs financiers, etc. dans les décennies écoulées. Des processes extrêmement détaillés et formalisés seront mis en place pour prendre en compte l'anticipation et l'estimation des risques – industriels, sociaux, environnementaux, terroristes... – et pour conclure en conséquence les meilleurs contrats d'assurance possibles. Ce sera vrai dans tous les domaines de l'industrie comme des services.
Risques : Il s'agirait d'une sorte de « retour de l'assurance » ?
Bernard Spitz : Plutôt d'une remise en perspective, dans le paradigme économique et social moderne. On n'est plus à l'époque de Séraphin Lampion. L'évolution des enjeux pour les États et les entreprises va aussi concerner les particuliers. La protection de leur patrimoine, de leur famille et de leurs biens restera un sujet majeur, mais les nouveaux risques vont aussi générer de nouveaux besoins : un bon exemple est celui des conséquences du vieillissement de la population et du « papy krach » qui nous menace, avec la montée en puissance du risque de « dépendance ». C'est un sujet-clé pour la société française qui appelle à une réponse aussi innovante et universelle que possible des assureurs, pour permettre une mutualisation de ce risque étalée sur plusieurs générations. En sachant qu'il faut commencer le plus tôt possible à développer massivement l'offre, pour pouvoir mieux faire face au problème.
Risques : Que peut-on dire de la place de l'assurance dans le nouveau système financier qui essaye de naître suite à la crise ?
Bernard Spitz : L'assurance a dû subir une crise internationale dont elle n'est pas responsable. En France, elle n'a pas coûté un euro au contribuable. Au contraire, la bonne tenue des institutions d'assurances a permis de réduire l'impact sur les individus et le tissu économique. Sa régulation a bien fonctionné. La gouvernance de ses entreprises n'a pas été remise en cause. C'est la raison pour laquelle l'image des assureurs sort intacte de ces derniers mois.
Et pourtant, à l'échelle des gouvernements et des administrations, on tend encore à fondre la présentation de l'assurance dans un vaste ensemble, celui des services financiers, et à lui appliquer des règles qui ne tiennent pas compte de ses spécificités. Le système financier international devra donc se rééquilibrer à l'avenir, tant dans sa conception que dans ses règles, entre l'assurance et ses autres composantes...
Le primat de la vision bancaire a souvent conduit à occulter la vision assurancielle, en oubliant au passage la différence fondamentale et profonde entre elles : pour la première, tout le problème de la régulation se pose d'abord en termes de liquidité ; pour la seconde, d'abord en termes de solvabilité. Un assureur illiquide est en général insolvable depuis longtemps, quand une banque illiquide n'est pas nécessairement insolvable. Dans la banque, l'important c'est donc le contrôle de la liquidité alors que, dans l'assurance, c'est le contrôle de la solvabilité. Cette différence a été amplement confirmée par la crise financière. Voilà pourquoi, quand on privilégie la première, il est difficile d'apporter des réponses satisfaisantes à la nécessaire réforme du capitalisme mondial, en dépit des très graves dysfonctionnements financiers auxquels nous avons assisté depuis deux ans. Il est plus que temps de distinguer les deux approches qui sont en réalité complémentaires.
Risques : L'assurance a-t-elle des valeurs spécifiques à apporter à cette réforme ?
Bernard Spitz : Naturellement, et c'est vrai de toutes les familles de l'assurance : monde de la mutualité, paritarisme, sociétés d'assurances... Le secteur dans son ensemble travaille dans une perspective de long terme. Les entreprises d'assurances investissent, financent, assurent dans la durée. Leurs quelque 1 600 milliards d'actifs sont investis durablement dans l'économie française aujourd'hui, en obligations d'état et dans les entreprises, précisément au moment où celles-ci ont si peu d'accès à d'autres liquidités. Ajoutons que les assureurs – qui investissent massivement dans l'économie nationale – ne se sont livrés au niveau des opérations d'assurance à aucun des excès qui ont durablement sapé la confiance des citoyens dans leurs institutions financières et menacent la cohésion sociale.
Risques : Et pourtant cette différence fondamentale n'est pas encore suffisamment prise en compte...
Bernard Spitz : La prise en compte entière de la pleine spécificité de l'assurance dans le système de régulation internationale est nécessaire, importante – et demeure notre priorité urgente. On le voit fort bien dans le cadre des négociations actuelles avec la Commission européenne sur la directive Solvabilité II, la régulation de la solvabilité des assureurs, où des régulateurs préconisent des règles synonymes de paralysie, de décroissance et de chômage. Cela, ce ne sont pas les assureurs français qui le disent, ce sont tous les assureurs européens. Macroéconomiquement, il est totalement inefficace d'imposer un excès de fonds propres dans l'assurance car on fragilise l'environnement économique, avec des répercussions négatives sur l'assurance elle-même. L'hyper-prudence a un hyper-coût, nous devons tout faire pour ne pas l'infliger à nos économies.
On le voit aussi sur la question de la réforme des normes comptables qu'on a imprudemment abandonnée depuis des années à une institution extérieure auto-proclamée, l'IAS Board. La comptabilité doit refléter fidèlement la situation des entreprises, elle n'a pas à en dicter le fonctionnement. Cette réalité de bon sens est pour le moment menacée par un ensemble de réformes peut-être pavées de bonnes intentions, mais dangereuses ; et pas seulement pour les assureurs, mais bien pour toute l'économie. Ce qu'on propose risque de pénaliser les Européens et de profiter exclusivement au modèle anglo-saxon. Les bénéfices du traitement des excès par la communauté internationale reviendraient à ces derniers, alors qu'ils sont les premiers à ignorer les normes qu'ils encouragent chez les autres ? Cette situation serait totalement unfair !
Risques : Qu'est-ce que les jeunes générations doivent penser de l'assurance ?
Bernard Spitz : D'abord qu'elle peut leur permettre de préserver une équité générationnelle sans laquelle ils auront à payer pour les imprudences de leurs aînés. Ensuite qu'il s'agit là de métiers d'avenir à la fois pour y travailler – il y a encore eu 14 000 embauches en 2009 dans le secteur – et de sujets essentiels dans leur vie de citoyens.
Nous sommes tous conscients que parmi les enjeux fondamentaux de demain il y a l'éducation, la formation, et la recherche. C'est vrai dans tous les domaines. Cela doit l'être aussi en matière d'assurance et de gestion des risques. Le secteur doit être mieux expliqué pour être mieux compris par la société.
Depuis des décennies, les travaux d'économistes et de chercheurs en matière financière et bancaire ont aidé à former la pensée économique de notre temps. Aujourd'hui, il importe de susciter un élan de nature comparable en matière assurancielle.
La création du Conseil d'orientation et de réflexion de l'assurance (Cora) auprès de la Fédération française des sociétés d'assurances est une première partie de la réponse. Mais c'est plus généralement dans l'éducation des jeunes qu'il faut faire porter l'effort. Au niveau académique, il existe en France des équipes remarquables, comme par exemple les chercheurs de l'École d'économie de Toulouse. Pour ce qui concerne la formation professionnelle, il existe des compétences et des institutions de haut niveau : l'Enass, le master d'assurance et de gestion du risque de l'Université de Paris-Dauphine, la Fondation du risque, tant d'autres... Pour que le système éducatif français assure pleinement sa mission, il est important de rendre à ces écoles la notoriété et les passerelles qu'elles méritent, et d'encourager la recherche.
Plus généralement, il faut faire entrer la logique de l'assurance et de la gestion des risques dans l'ensemble des formations des jeunes, des écoles de commerce ou d'ingénieurs, des médecins, des futurs fonctionnaires, etc. Il est impensable qu'un étudiant puisse sortir de sa formation sans avoir reçu un éclairage minimal sur l'assurance. La culture tant de l'« honnête homme » que du « bon professionnel » du XXIe siècle passe par là.
Risques : Vous prônez une révolution culturelle ?
Bernard Spitz : C'est le sens de l'histoire. Cette révolution culturelle est de toutes façons en train de se produire et l'assurance en est le vecteur. Notre chance de préserver notre modèle social et le consensus qui lie notre communauté de citoyens passe par un système assuranciel efficace et diversifié. C'est notre capacité à en être les champions en France et en Europe, intellectuellement et professionnellement, qui déterminera notre aptitude collective à constituer une société efficace, solidaire et productive dans le champ de la compétition internationale.
Plutôt que privilégier le principe de précaution, qui est un réflexe défensif, nous devons nous tourner vers un principe offensif, celui de la gestion optimale des risques. C'est l'un des enjeux majeurs du XXIe siècle.