Introduction : Pierre-Charles Pradier
Prologue : Risque, histoire d'un mot
Les racines du risque
♦ Le risque aux sources du droit
♦ Le risque de soi : ontologie
♦ Naissance de l'assurance
♦ Les catastrophes : fatalité, responsabilité
♦ Justice et raison
♦ Risque et connaissance
♦ Construction des primes d'assurance
♦ Etat, Risques et Assurance
Le risque aujourd'hui
♦ Anthropologie du risque
♦ La naissance du risque social
♦ Entrepreneur et risques
♦ Les actuaires d'hier à demain
♦ Assurance et développement
♦ Aversion pour le risque
♦ Psychologie et traitement du risque
♦ Risque et asymétrie d'information
Les risques demain
♦ Principe de précaution
♦ Les dérèglements du temps
♦ Risque et neurosciences
♦ Risque et innovation
Pierre-Charles Pradier
Président de la Conférence des doyens des facultés de sciences économiques et de gestion
Vice-président chargé des études,
Université Paris I Panthéon-Sorbonne
Depuis vingt ans, la revue Risques publie des textes de référence : dès le premier numéro, Borch donnait le ton dans un article distancié, convoquant le monstre du Loch Ness pour expliquer l'incertitude. Dans la suite, Risques a publié pour la première fois en français les textes fondateurs de Frank Knight, Kenneth Arrow, Ulrich Beck, etc. Avec le prix Risques, la revue parraine également des textes contemporains qui sont appelés à devenir des classiques. Sans oublier les articles d'actualité qui constituent le fond de la revue. Après vingt ans d'activité, Risques aurait pu offrir un choix de ses meilleurs textes. Lecteurs habitués à anticiper, à lire l'avenir dans votre revue, afin de vous surprendre, cette revue s'est donné un nouveau challenge : quarante siècles d'histoire à explorer en vingt thèmes... D'une histoire qui commence à Babylone, sillonne la Méditerranée sur les nefs marchandes, éblouit les cœurs vertigineux, dévaste l'époque moderne... Quarante siècles ! Déjà Bonaparte haranguait ses soldats après la victoire des Pyramides en invoquant ces « quarante siècles d'histoire » : la pierre gravée par Hammurabi, bien qu'elle culmine à hauteur de (grand) homme n'en est pas moins vénérable que les tombeaux pharaoniques. Au lieu de mettre à distance du commun des mortels la divinité d'une race éteinte, le code d'Hammurapi inscrit notre humanité dans l'histoire de ses activités économiques quotidiennes, dans l'histoire de ces risques qui sont nés avec nous et nous accompagneront – jusqu'à nous engloutir peut-être – dans l'avenir.
À 20 ans, le souvenir de l'enfance s'estompe, et dans sa brillante jeunesse on rêve de systèmes philosophiques et d'ordres idéaux tandis qu'on est en proie aux passions violentes. Comment donner en quelques pages un panorama de cette histoire du risque à la hauteur de cette ambition intellectuelle, comment embrasser amplement tout en étreignant suffisamment ? Il fallait évoquer la prévalence du risque à toutes les époques et sous tous les climats, même si le mot n'y est pas utilisé – le mot « risque », bien sûr, ce danger résultant des actions humaines : car il n'est pas de risque sans humanité. Et s'il n'est pas d'humanité sans risque, combien de temps aura-t-il fallu pour inventer ce mot et élaborer son acception actuelle, à la fois abstraite et universelle ! Ce mot obscur, employé par les marchands maghrébins de l'an mil, transmis par les Génois à toute la chrétienté avec les techniques de financement et d'assurance des navires, répandu aux quatre vents par l'avantureux Grand Siècle et son frère cadet aux merveilleuses Lumières. Il aura fallu attendre 2004 pour qu'un médiéviste retrouve l'origine de cette histoire, et pour qu'on représente enfin cet étonnant mouvement par lequel un mot si étroitement technique en vient à désigner un concept prévalent.
Si l'histoire du mot ne commence que vers l'an mil, notre humanité partageait depuis longtemps déjà ses risques : l'assurance maritime donne l'exemple des contrats conçus à cette fin ; encore n'en avons-nous retenu que quelques formes significatives. Le lecteur curieux trouvera chez Boiteux (cf. infra bibliographie p. 64) assez d'anecdotes et d'érudition pour son plaisir. Reste que le risque ne se partage pas toujours : Pascal nous a montré comment la foi repose sur un pari, comment le sens de la vie est l'objet du plus grand risque dont chacun peut faire l'expérience individuelle. Quelques textes rappelleront au lecteur que la prise de conscience de ce risque n'est pas l'apanage de la modernité occidentale.
Au-delà de ces trois textes consacrés à la préhistoire du risque, l'époque moderne ouvre véritablement une histoire que traversent cinq grands débats. Le désastre de Lisbonne conduit à douter de la bienveillance des dieux : en posant la responsabilité humaine, il marque la prise de conscience du risque collectif, et façonne durablement une conception du politique. Les concepts pour représenter le risque progressent alors rapidement : dépassant un intérêt exclusif pour la justice, les mathématiciens se tournent au cours du siècle des Lumières vers une conception plus économique de la rationalité. Économique et mercantile d'une part, économique au sens que Robbins a pu donner à ce terme, d'autre part, car le risque est l'occasion de décider entre les usages alternatifs des ressources. Par une métaphore remarquable, les hommes des Lumières conçoivent la décision statistique par analogie : l'échantillonnage obéit alors aux mêmes lois de la décision. Cette épistémologie métaphorique fonde le mythe du progrès, ainsi qu'une conception déterministe de l'univers qui s'épanouit dans le positivisme. Le tableau du risque à l'âge classique ne serait pas complet si l'on n'évoquait pas les institutions : les rentes viagères émises par les États puis par les compagnies d'assurances font l'objet d'une évaluation qui combine espérance et actualisation (avec de Witt) ainsi que d'un chargement pour garantir la solvabilité presque sûre de la compagnie (Laplace). Mais à côté de cette évaluation a priori des primes, l'État peut imposer des cotisations pour financer la protection sociale : c'est le cas pour les gens de mer, objet d'un soin particulier du souverain en France.
L'époque contemporaine, marquée par une prévalence du risque – constatée non seulement dans les médias, mais dans toutes les sociétés humaines par les anthropologues –, a renouvelé les problématiques scientifiques et diversifié les institutions. Sur le premier point, le développement de la théorie de la décision s'est heurté à des difficultés expérimentales : Maurice Allais s'y est illustré, sans toutefois fournir la solution à tous les problèmes qu'il avait remarqués. La théorie rustique et fausse héritée de Bernoulli suffit pourtant à montrer l'impossibilité pour les assureurs privés de gagner de l'argent lorsque l'asymétrie d'information caractérise les clients potentiels. Cet exemple montre qu'à défaut de permettre une gestion parfaite des institutions, la théorie permet d'anticiper les problèmes.
Parmi les institutions, l'État providence offre à tous une sécurité sociale, tandis que certains font du risque leur métier : les entrepreneurs le font à l'intuition, les actuaires de la manière la plus réfléchie qui puisse être (que ce soit du point de vue de l'analyse des dossiers, de la construction des outils d'analyse, des procédures de validation et jusqu'à la construction de leur ordre). Ces institutions jouent un rôle évident dans la croissance.
Reste, à l'horizon, la question de savoir combien de temps encore les risques seront assez dociles pour n'entraîner que des cataclysmes. Car, depuis l'invention de la culture, il paraît possible que nous disparaissions : face au risque ontologique collectif, on peut opter pour des solutions apparemment radicales (afin d'éradiquer le risque) – n'est-il pas le pendant collectif du Pari de Pascal ? Les proverbes disaient déjà que la crainte de Dieu était le commencement de la sagesse...