ULRICH BECK ET LA THÉORIE DU RISQUE

Denis Kessler
Président de la Fédération française des sociétés d'assurances

Ulrich Beck est professeur de sociologie à l'université de Munich. Il enseigne également à la London School of Economics, dirigée par Anthony Giddens, celui-là même à qui l'on doit le concept de « troisième voie », un concept politique où la question du risque – et les travaux d'Ulrich Beck – est très présente.

La Société du risque

Ulrich Beck est un intellectuel connu et reconnu en Allemagne et dans le monde anglo-saxon, et cela depuis et grâce à la publication de La Société du risque (Risikogesellschaft, risk society). Il aura fallu attendre quinze ans la traduction française de cet ouvrage, au titre à la fois si simple et si énigmatique qui pourrait même faire croire qu'il s'agit d'une société d'assurances... Elles se sont appelées la Paternelle, la Préservatrice, l'Équitable. Il est curieux qu'aucune n'ait jamais décidé de s'appeler « La Société du risque ». Car, en effet, qu'est-ce qu'une « société d'assurances » si ce n'est une « société du risque » ?

Je suis très heureux que le jury du Prix Risques-Les Échos ait récompensé Ulrich Beck, qui, depuis 1986, n'a cessé d'approfondir ses analyses de la société du risque.

Je voudrais faire quelques remarques sur cette notion de société du risque, des remarques d'économiste et d'assureur. Pourquoi les analyses d'Ulrich Beck sont-elles si importantes pour nous ?

1986 n'est pas seulement la date de la publication de La Société du risque, c'est aussi celle de l'État-providence de François Ewald. C'est peut-être le moment où la notion de risque a vraiment été prise au sérieux par la sociologie, la sociologie politique.

La sociologie du risque s'est développée grâce à l'économie du risque. Depuis la fameuse théorie des jeux de von Neumann et Morgenstern, la question du risque a fait l'objet de très importants travaux d'économistes, ceux d'Arrow, de Stiglitz et Rothschild, etc. On a assisté à la naissance de toute une économie du risque, d'une théorie de la décision en incertitude, d'une théorie des comportements face à l'incertain - et d'une théorie des marchés d'assurance. Il s'agit d'une théorie extrêmement importante, foisonnante, parce qu'elle est apparue comme un schéma d'explication générale des comportements des individus. Une science des comportements, qui serait vraiment scientifique, parce qu'axiomatisée. On a bel et bien vu naître une science du risque et de l'incertain. Et l'on s'est efforcé de vérifier ses résultats sur des observations, d'où une science souvent très formalisée. Pourtant, cette science débouche sur une théorie de l'action, qui ouvre sur toute une politique, une science du gouvernement avec, par exemple, la théorie des incitations. Je tiens d'ailleurs à citer les contributions fondamentales de Jean-Jacques Laffont et de Jean Tirole. Il s'agit de gouverner non pas par la contrainte, mais par une gestion avisée des risques ou, plus exactement, du rapport que les individus entretiennent avec le risque.

Quittons la science économique. On pourrait dire que, avec Ulrich Beck, la théorie du risque entre en sociologie, devient une catégorie qui peut prétendre révolutionner la sociologie, comme elle a révolutionné l'économie quarante ans auparavant. Disons d'emblée que la notion de risque est plus floue – par nature – en sociologie qu'elle ne l'est en économie. Autre différence entre économistes et sociologues : en économie, le processus de connaissance est souvent cumulatif, au sein d'un même paradigme. En sociologie, il faut bien constater que la prise en compte du risque donne lieu à deux thèses qui peuvent paraître contradictoires, tout au moins de prime abord. François Ewald décrit la naissance d'une « société assurancielle » – sous la forme de l'État-providence –, quand Ulrich Beck, au nom de la société du risque, annonce plutôt sa fin, son dépassement. C'est un peu le paradoxe pour les assureurs, la société du risque, si l'on croit la thèse d'Ulrich Beck, conduisant à terme à la marginalisation de l'assurance dans la gestion des risques.

Ulrich Beck illustre sa vision des risques par les menaces globales, écologiques, les catastrophes nucléaires, climatiques, la « vache folle », les OGM... La « société du risque », c'est un peu la théorie du principe de précaution, du Vorsorgeprinzip, une notion qui vient d'Allemagne. On a beaucoup dit en France que le philosophe du principe de précaution était Hans Jonas, avec son principe responsabilité. Cela n'est pas si sûr. C'est chez Ulrich Beck que l'on trouve la sociologie politique du principe de précaution, une description du contexte dudit principe, de ses conditions de possibilité.

Le risque, vraie nature des sociétés contemporaines

Mais dans un univers allemand, autour d'une critique de la technique, de la science, il est difficile de ne pas penser à Heidegger. Il y a une prétention ontologique chez Ulrich Beck, à faire du risque une description de l'être, de l'essence de nos sociétés. Il ne s'agit pas de dire seulement que celles-ci sont confrontées à des risques de plus en plus grands, de plus en plus importants, de plus en plus difficilement maîtrisables, mais aussi que la notion de risque décrit l'essence même des sociétés modernes, des sociétés au stade actuel de leur développement. Nos sociétés se « réfléchissent » dans le risque, doivent se penser elles-mêmes à travers cette notion. Ulrich Beck analyse les conséquences de ce fait. Il parle d'une réflexive modernization, ce qui veut dire que la modernité devient à elle-même un problème parce qu'elle se réfléchit comme risque. Ulrich Beck distingue deux modernités : la première serait conduite par des valeurs de progrès, de technique, de rationalité qui iraient en quelque sorte de soi et ne feraient guère l'objet de questions. Ce qui caractérise la seconde modernisation, c'est qu'elle est critique en elle-même, incertaine sur elle-même, sur ses propres valeurs - par exemple le progrès, la science, la valeur des sciences. De ce point de vue, la notion de risque pour Ulrich Beck est au centre de ce que nous appelons éthique, développement durable ou encore responsabilité envers les générations futures.

Le grand saut d'Ulrich Beck est de faire du risque notre nature, une seconde nature. Il oppose la « société du risque » à la « société industrielle ». Au principe de la lutte des classes se substituera un principe de « lutte des risques ». La société du risque naît de la crise de la société industrielle, de sa propre transformation. Cette transformation est d'une nature un peu particulière.

L'idée est la suivante. Longtemps, nous avons vu dans le risque l'autre, l'adversaire, ce qui pouvait faire échouer nos actions. Les risques sont dans la nature, plus ou moins hostile. Ils prennent la forme de l'aléa, de la force majeure, de l'Act of God. Ils sont dans la nature, mais on peut en connaître les lois et se répartir les conséquences de ce que l'on ne peut pas prévenir. L'assurance permet de gérer ce type de risques car nous sommes dans un univers « probabilisable ».

Pour Ulrich Beck, dans la société du risque, les risques ne sont plus dans la nature, mais dans la société, dans notre propre développement. S'ils ne sont pas dans la nature, c'est que le risque est devenu notre seconde nature, dans la mesure où le monde industriel, n'est pas seulement une manière d'exploiter la nature pour satisfaire des besoins, il est devenu notre nature. Notre nature est donc celle de nos technologies.

Mais, précisément, ce monde où la technique est devenue notre nature est pour elle-même un danger. Cette société ne court pas des risques : elle est risque. Elle n'est pas sûre d'elle-même, dominatrice, mais minée, suspicieuse, inquiète ; angoissée, donc anxiogène. Et cela selon une logique qui ne semble pas pouvoir avoir de fin. C'est le paradoxe d'une société qui demande la plus grande protection, quand les instruments de cette protection lui font défaut, parce qu'ils vont être cherchés dans cela même qui fait question, la technologie. Ce qui est supposé rassurer est source d'incertitude, d'inquiétude, d'angoisse. Demander à un surcroît de technologie plus de protection signifie réintroduire encore du risque. Le risque s'auto-entretient, s'autogénère, par une sorte de réaction incontrôlable. Le risque engendre le risque, surtout quand on cherche à le maîtriser.

La science, vecteur de risques

Vous avez compris que la société du risque, telle que la décrit Ulrich Beck, est une société où la science, qui a tellement porté ce qu'il appelle la première modernité, la société industrielle, se trouve elle-même en question. La société du risque est donc en même temps une société d'inversion des signes en matière de science. En particulier, la science produit non pas des certitudes, mais des incertitudes, multiplie même ces incertitudes : elle produit des risques. Nous avons le sentiment de sa relativité, de controverses permanentes. Nous avons le sentiment que la confiance que nous avions mise dans la science revient à faire de la société un immense laboratoire, où nous faisons constamment des expériences sur nous-mêmes en vraie grandeur. Il n'y a plus d'extérieur. Nous sommes dans une société expérimentale de part en part, où il est difficile de tracer une limite entre le monde clos du laboratoire et le reste de la société, où nous avons le sentiment d'être engagés dans des sortes d'expériences avant que nous puissions connaître les résultats. Nous sommes tous devenus des cobayes dans la société du risque.

Deux des développements d'Ulrich Beck méritent d'être soulignés :

Organisation politique et société du risque

La société du risque construit ses propres formes politiques. Elle est la source de nouvelles formes d'organisations, comme on le constate en particulier au niveau international. La risk society est nécessairement une world risk society. Le risque est un facteur de mondialisation, de globalisation qui donne naissance au niveau mondial à de nouvelles formes de communautés, de nouvelles formes de mutualisation des risques, pour des risques devenus globaux. Cela est caractéristique des organisations construites autour des problèmes d'environnement, de protection des espèces, de lutte contre le réchauffement du climat. On observe une sorte de réciprocité entre risques et mondialisation.

Et, en même temps, on assiste à la naissance de nouvelles formes de mobilisations, qu'Ulrich Beck appelle subpolitics, ce que nous nommons « associations », qui se créent autour de problèmes de risques pour, en particulier, problématiser la manière dont les décisions sont prises – single purpose ou monomaniaques. La société du risque doit donner naissance à de nouvelles formes de démocraties, démocratie du risque, démocratie sanitaire comme celle que nous voyons naître autour des accidents médicaux, démocratie industrielle autour de la catastrophe de Toulouse, des OGM...

La société du risque a également des conséquences internes en matière de théorie de l'État, d'administration de la sécurité, de fonctionnement de l'expertise. Elle peut aussi inspirer de nouvelles pratiques, comme celles de « troisième voie » que j'évoquais au début.

Quels risques, quelle assurance des risques ?

Avant de conclure, je voudrais encore faire quelques remarques, à la fois du point de vue de la théorie du risque et de celui de l'assurance.

Du point de vue de l'assurance, la société du risque – la société mondiale du risque – articule, systématise et met en résonance de nombreux thèmes que nous connaissons bien.

Bien sûr, les assureurs pourront être surpris des avatars de cette notion de risque qui est la leur et qu'ils manipulent concrètement tous les jours. Précisément, chance ou malchance, la notion de risque est sortie du champ de l'assurance où elle a été cantonnée pour prendre une extension nouvelle. Longtemps, l'assurance a été pratiquement seule à regarder le monde à travers le prisme du risque. Maintenant, c'est au nom du risque, et de la théorie sociale qui lui correspond, que l'on regarde l'assurance. Étrange renversement.

La Société du risque décrit l'univers au sein duquel l'assurance doit se développer comme un univers qui la conteste. Nous retrouvons ici le thème lancinant de l'assurabilité. Ainsi, les conditions d'assurabilité deviennent souvent plus difficiles au moment même où l'assurance est le plus nécessaire...

Mais je voudrais exprimer un premier point de divergence, une première question. Le risque relève de la ruse, de la metis grecque, de l'art d'Ulysse. Les techniques du risque ne sont pas des applications linéaires de la science. Ce sont des « ruses » qui permettent de définir une conduite rigoureuse là même où la science fait défaut. L'assurance formule ainsi des lois statistiques là où l'on ne connaît pas la causalité des phénomènes. Il n'y a pas nécessairement une seule forme d'assurance. Elle peut se transformer, comme cela est le cas pour l'assurance attentat avec l'intervention de l'État ou pour les principes juridiques de la responsabilité civile.

Je voudrais également pointer quelque chose qui pourrait se révéler une contradiction. Pour Ulrich Beck, société industrielle et société assurancielle font partie de la première mondialisation, celle qui sera dépassée par la société du risque. Or, en même temps, il nous dit que la base de la société du risque n'est pas la nature mais la technologie. Je remarquerai tout d'abord que les risques naturels ont représenté plus de 70 % des dommages indemnisés en 2001. Par ailleurs, la société du risque ne suppose-t-elle pas la société assurancielle plutôt qu'elle ne l'exclut ? Notre nature ne peut en effet se concevoir aujourd'hui sans les nombreux dispositifs d'assurance – privés et sociaux – qui font que le premier des biens est l'assurabilité. L'assurance et l'assurabilité sont devenus des problèmes essentiels pour la société du risque.

En ce qui concerne la théorie du risque, je me demande également si la notion de risque que mobilise la Société du risque n'est pas trop large. Ulrich Beck associe le risque à l'incertitude et à la peur. On peut aussi bien dire que le risque est ce qui fait disparaître l'incertitude et la peur. On peut dire qu'il y a une contradiction entre menace et risque. De ce point de vue, il faut dire que la « société du risque » au sens d'Ulrich Beck est une société qui a perdu la notion de risque, une société plus régressive que progressive. On peut voir également que si les risques se transforment, se complexifient, la ruse de l'intelligence trouve toujours de nouveaux moyens pour les maîtriser et vivre avec eux, pour faire que les avantages l'emportent sur les inconvénients. Je pense en particulier à toutes les avancées dans l'analyse des risques financiers et à tous les montages complexes qui sont sans cesse élaborés.

Enfin, je terminerai sur les conflits sociaux, structurés par le risque selon Ulrich Beck. Sans doute. Mais le risque qui est ainsi produit dans ces conflits ne correspond pas à une réalité. Il est produit au service d'une volonté. Et la sociologie trouve peut-être ici sa limite. On ne peut pas se contenter de décrire, il faut trancher, il faut décider de la définition du risque en fonction des valeurs qui sont les siennes. On ne peut pas dire que cela répond seulement à un constat.

Pour conclure, je rappellerai seulement que le risque est surtout l'apanage du discours politique. La France en montre l'exemple. Le mauvais exemple ?