L'ASSURANCE VIE, RISQUES ET OPPORTUNITÉS

Patrick Dixneuf
Directeur général adjoint, Allianz France

L'assurance vie, hier épargne sereine et carburant de l'économie par excellence, se retrouve aujourd'hui au cœur de nombreux débats qui, du client au régulateur, de l'assureur à l'État, peuvent influer sur son devenir à moyen terme.

Un risque pour le « placement préféré des Français », peut-être. Une opportunité, certainement.

Une exception française

Prenons d'abord conscience de l'« exception française » que constitue notre assurance vie à l'échelle européenne – celle de Solvabilité II – ou à l'échelle mondiale – celle de la crise financière que nous traversons. Nulle part ailleurs les produits d'assurance vie ne sont autant devenus des produits d'épargne et aussi peu des produits d'assurance. Nulle part ailleurs, surtout, de telles incitations fiscales ne viennent soutenir un double emploi de l'épargne ainsi collectée vers le financement des retraites pour les adhérents et vers l'investissement dans les entreprises pour l'économie.

La crise financière que nous traversons est avant tout une crise des actifs. Il est ainsi logique que les banques soient plus touchées que les assureurs dont la maîtrise des risques, de leurs passifs, s'est particulièrement améliorée ces dernières années, tant au niveau des sociétés que des autorités de tutelle. Les impacts de la crise sont donc essentiellement indirects pour les assureurs, et même les conglomérats les plus touchés gardent en leur sein des organismes d'assurance qui se révèlent particulièrement sains.

Cependant, les impacts plus directs de la crise financière au niveau de l'assurance vie en France sont liés à cette évolution vers le tout épargne et à la disparition presque complète de la notion de risque.

De même, si les critiques de la norme Solvabilité II émanant des grands acteurs internationaux portent presque exclusivement sur sa complexité de mise en œuvre et non sur ses objectifs fondamentaux, les critiques de fond de nombre d'acteurs français sont, là aussi, une exception. Mais peut-on demander à une norme internationale de prendre en compte les aspects spécifiques de financement de l'économie et des retraites que nous avons donnés à notre assurance vie ?

Il est par contre un axe sur lequel les opinions françaises ont plus de chances d'obtenir un écho favorable de la part de nos partenaires. Les IFRS (normes internationales d'information financière) et la mise en valeur de marché instantanée ont montré leurs limites pour mesurer les résultats et la valeur d'une entreprise. De la même façon, il serait nécessaire de ne pas limiter Solvabilité II à une vision uniquement à court terme du risque, mais d'y inclure une vision à moyen terme plus représentative, en tous cas pour les branches les plus longues, en assurance vie comme en assurance dommages d'ailleurs.

Un retour aux fondamentaux

Dans le même ordre d'idée, les assureurs pourraient faire montre de plus de pédagogie envers leurs clients, eux aussi pris dans ce mélange entre objectifs à court terme et objectifs à moyen ou long terme. Une trop grande attention au rendement à court terme d'un produit destiné à une épargne longue ne peut en effet qu'inciter le client à des décisions contraires à son objectif patrimonial réel.

Mais tant vis-à-vis des autorités que vis-à-vis des clients, force est de reconnaître que les assureurs gagneraient en crédibilité en clarifiant certaines de leurs positions. C'est une des vertus des temps de crise de ramener chacun vers son métier de base. Certains assureurs prédisent déjà une concurrence moins forte des banquiers sur les métiers de l'assurance. Mais ces assureurs ne sont-ils pas justement ceux qui, dans un passé récent, ont prôné une certaine fongibilité des métiers de banque et d'assurance dans une vaste profession financière ?

De même, ne pourrait-on pas améliorer la qualité de l'information et du conseil aux clients et réfréner l'inventivité des opérateurs ? Rachats, avances, compartiments spéculatifs et taux garantis de première année voire de premiers mois ne jouent-ils pas contre la vision à long terme et protectrice que les assureurs revendiquent comme leur spécificité ?

Oui, vraiment, il est temps de regagner cette crédibilité et de ne pas tomber dans le piège de positions sinon incompatibles, du moins incompréhensibles tant par l'État que par l'opinion. À cet égard, le débat actuel est un peu comparable à celui des pharmaciens d'officine qui se battent à la fois pour la protection de leurs diplômes et de leurs spécificités, mais qui font dans leur activité une part de plus en plus grande à la parapharmacie.

Il est également temps, comme certains opérateurs ont d'ailleurs commencé à le faire, de réintroduire la notion de risque dans les produits d'assurance vie. Il ne s'agit pas dans notre esprit d'en faire disparaître la notion d'épargne mais bien de les combiner. Nous ne prônons donc pas le retour à l'antique assurance décès mais nous ne pensons pas non plus qu'une coquille peu fiscalisée abritant les mêmes OPCVM qu'un compte titres classique soit une voie d'avenir pour l'assurance vie.

À cette notion de risque s'associera nécessairement la notion de capital alloué pour protéger ce risque et la notion de rentabilité de ce capital. Ces questions sont techniquement épineuses. Ce sont justement les opérateurs qui sauront y répondre qui se donneront ainsi un réel avantage concurrentiel et donneront un véritable avenir à l'assurance vie. Car, encore une fois, y a-t-il à terme réellement assurance sans notion de protection d'un risque ?

Une opportunité

Sous cette double réserve, il convient d'être optimiste quant à la capacité des assureurs à faire évoluer modèles, produits et comportements pour que l'assurance vie reste le meilleur instrument de protection des successions et de financement des retraites.

Il restera cependant un sujet, celui de l'utilisation de l'argent des clients pour le financement de l'économie. Nous n'aborderons pas ici ce sujet complexe qui mériterait de plus amples développements. Mais il n'y a pas de raison fondamentale pour que les quelque 1 500 milliards d'actifs gérés par les sociétés d'assurance françaises ne continuent pas de jouer leur rôle irremplaçable de poumon dans le financement de l'économie.

Mais encore faut-il que l'ensemble des acteurs s'attache à conserver le bon équilibre entre les intérêts des clients et le besoin de l'économie. Et donc ne pas considérer que la manne de l'assurance vie soit une réponse, sans contrepartie pour l'État, à la crise du financement public ou plutôt à la crise de la dépense publique.