ENJEUX ÉCONOMIQUES DU VIEILLISSEMENT DÉMOGRAPHIQUE :
LE CAS DE LA DÉPENDANCE

Jean-Hervé Lorenzi, Jacques Pelletan, Côme Segretain
Chaire Transition démographique, Fondation du risque

D'ici à 2030, des mutations profondes auront touché la démographie du monde : sa hausse ainsi que son vieillissement généralisé constituent deux éléments-clés qui ne devraient pas être démentis malgré les fragilités inhérentes aux prévisions démographiques. L'augmentation sera pour l'essentiel localisée en Afrique, au Moyen-Orient et en Inde. L'Afrique subsaharienne devrait, par exemple, voir sa population tripler au cours de ce siècle, malgré le sida (Pison, 2008). Il ne semble pas possible de dire aujourd'hui si les scénarios de très long terme tendent à une explosion, une implosion ou un équilibre de la population mondiale (Héran, 2005). En France, le scénario le plus probable serait une stabilisation autour de 73 millions d'habitants à l'horizon 2050 (Toulemon et Robert-Bobée, 2006). Qu'en est-il de la structure d'âge ?

Le vieillissement sera très marqué dans la plupart des pays de l'OCDE et la Chine, dont la population est appelée à décroître d'ici vingt ans (Attané, 2005). Aux États-Unis, par exemple, alors que l'âge médian a crû en moyenne de 1,1 année par décennie sur la période 1870-1990, il croît de 2,2 années par décennie sur la période 1990-2025 (Weil, 1997). Le Japon, avec une fécondité de l'ordre de 1,3 enfant en moyenne par femme, se retrouve face au déclin annoncé de sa population (Véron, 2008). Mais ce phénomène ne s'observera pas exclusivement dans les pays développés ; il sera également significatif dans beaucoup des pays en développement et émergents. Par ailleurs, un bouleversement des rapports de force démographiques, inéluctable du fait du caractère asynchrone du processus de transition démographique, conduira à une accélération des migrations à l'échelle mondiale, que nous observons déjà depuis les années 1990, les migrants atteignant plus de 150 millions dans le monde au début du XXIe siècle, avec des migrations nettes vers les pays développés de près de 3 millions par an (Simon, 2002). Ces mutations seront lourdes d'impacts sur l'équilibre du monde. Cet article se propose de brosser d'abord un bref tableau de ce qui est connu – et inconnu – en la matière, avant de s'attacher aux mutations occasionnées par le vieillissement de la population sur la santé, le système productif et l'épargne. Sur tous ces points, la dépendance des personnes âgées apporte une illustration des principaux enjeux économiques ; cette question nous aide ainsi à concevoir une grille de lecture pour l'économie du vieillissement.

Les faits démographiques : de grandes inconnues

Il nous faut d'abord garder à l'esprit que les projections démographiques reposent sur des hypothèses et comportent des points de fragilité (Blanchet et Le Gallo, 2008). Elles présupposent des évolutions connues en termes de solde migratoire, fécondité et espérance de vie, afin de prédire le taux de croissance démographique de long terme et la structure d'âge de la population. Pourtant, ces trois paramètres peuvent connaître des variations par rapport aux hypothèses de projection. Les conséquences des incertitudes évoquées sont encore amplifiées en économie ouverte, dans la mesure où l'incertitude diffère selon les pays (Alho et Borgy, 2007). Pour mettre en perspective la fiabilité des projections démographiques, il est donc opportun de préciser les hypothèses faites sur la stabilité des comportements démographiques.

La fécondité semble bien être l'une des grandes zones d'incertitude. Les modèles économiques permettent-ils de l'expliquer de manière convaincante ? Il semblerait que ceux-ci – qu'il s'agisse de la nouvelle économie de la famille, née dans le sillage de Becker, ou des modèles de formation des préférences individuelles, suivant Easterlin – laissent des zones de flou importantes (Doliger, 2008). De même le solde migratoire annuel anticipé a été modifié de manière récente afin de coller à la réalité actuelle qui peut encore être largement modifiée. L'allongement de l'espérance de vie en Europe (1 trimestre par an) semble plus régulier, même si faire des projections sur la mortalité est également un exercice difficile, qu'il s'agisse d'établir une tendance globale ou une dispersion au niveau individuel. De fortes incertitudes pèsent sur le taux de prévalence et l'allongement de la durée de vie. Aujourd'hui, les projections de pyramide des âges sont relativement resserrées aux âges élevés. Pourtant, l'hypothèse d'un allongement continu de l'espérance de vie est désormais largement débattue. Il existe de nombreuses voies de progrès permettant de poursuivre voire d'accélérer le rythme actuel d'accroissement de l'espérance de vie d'un trimestre par an : prévention de la violence routière, du suicide, des conduites à risques, traitement du cancer, voire thérapies géniques et nanotechnologies.

On observe que la distribution des âges au décès s'est déplacée vers des âges plus élevés, créant, dans une certaine mesure, une homogénéisation des durées de vie, sans empêcher pour autant une explosion des nonagénaires et centenaires. Mais cela ouvre d'autres questions : il semble que l'allongement de la durée de vie en bonne santé ne suive pas un tel rythme (Robine et Cheung, 2008). Dès lors, les inconnues sur l'ampleur du phénomène de dépendance restent très fortes. À l'horizon 2050, le nombre de personnes dépendantes projetées par l'Insee varie du simple au triple. À partir d'un effectif actuel (GIR 1 à GIR 4) de 1,1 million de dépendants en France, on pourrait aboutir tout aussi bien à une stabilité qu'à un triplement. En effet, à l'incertitude sur le taux de mortalité de la population en général s'ajoute celle sur le taux de prévalence de la dépendance et celle et sur le taux de mortalité des personnes dépendantes.

Il existe par ailleurs aujourd'hui de très grandes disparités dans l'espérance de vie sans incapacité. Entre les pays : à 50 ans les Danois ont une espérance de vie de vingt-quatre ans sans incapacité, contre quatorze ans pour les Allemands. Entre les genres, également puisque les femmes vivent plus longtemps. Entre les jeunes et les vieux : la prévalence diminue, les générations jeunes sont moins soumises à ce risque que leurs aînés (Cutler, 2004). Enfin, les inégalités sont très fortes dans la distribution du risque selon la catégorie socio-économique. Ces inégalités vont-elles subsister ? Il semble à la fois difficile de porter un jugement sur l'augmentation réelle du risque de dépendance et de savoir si les disparités que nous avons cernées vont s'estomper. Ces inconnues tendent à faire peser un poids important sur l'organisation de la prise en charge de la dépendance et, plus généralement, du système de soins.

Quel état de santé des populations ?

La question de l'espérance de vie en capacité ouvre celle, plus large, de l'état des populations. Si les thèses populationnistes ou antipopulationnistes se sont longtemps affrontées, avant d'être quelque peu reléguées au second plan dans le débat économique, c'est précisément parce qu'il n'est pas suffisant de s'attacher à l'étude des populations humaines sous le seul aspect du nombre. Ainsi, rapprocher économie et démographie exige de s'intéresser aux populations sous l'aspect du nombre, certes, mais surtout de s'interroger sur l'état et les conditions de vie de celles-ci. Au premier chef, nous devons nous intéresser à la santé, qui apparaît conjointement comme une dépense de consommation, une accumulation de capital humain et l'un des sujets de l'innovation scientifique et technique.

Il y aura, à n'en pas douter, une augmentation des besoins de financement pour les soins afférant à la santé. Si l'on prend l'exemple de la dépendance, nous savons que l'éventualité d'une augmentation forte du nombre de personnes concernées ainsi que du coût de prise en charge soulève de nombreuses inquiétudes, notamment en ce qui concerne l'équilibre des finances publiques à long terme. Nous savons, même si l'APA est réformée en profondeur, qu'il restera un complément de financement à la charge de la personne dépendante – le montant moyen de l'APA (409 euros) représentant moins du tiers du coût moyen d'une prise en charge à domicile (Ennuyer, 2006). Néanmoins, en dépit de ce risque financier important, le marché de l'assurance dépendance connaît un développement mitigé. Il est alors nécessaire de comprendre, d'un point de vue à la fois théorique et empirique, les raisons de ce demi-succès, afin de mettre au point un système d'incitation permettant un financement pérenne de cette charge. D'un point de vue théorique, du côté de la demande, on peut pointer la mauvaise appréhension des risques de long terme, le montant élevé du contrat d'assurance si, comme c'est souvent le cas, le risque n'est pas anticipé suffisamment tôt, et l'idée enfin que la dépendance doit être prise en charge au sein de la famille. Du point de vue de l'offre, très classiquement, l'assurance dépendance pourrait être à l'origine d'une consommation de soins qui aurait pu être évitée (aléa moral), sur la partie des soins proche d'une prestation de confort ; elle est par ailleurs confrontée à un risque de sélection adverse, accentué par le caractère tardif des souscriptions. Pour pallier ces difficultés, les assureurs ont développé une offre de produits de couverture contre la dépendance basée sur des remboursements forfaitaires, étant donné la dérive des coûts que pourrait générer une approche indemnitaire.

Mais le point décisif consiste à savoir si de telles dépenses peuvent avoir un caractère favorable à la croissance de nos économies ou si, au contraire, elles doivent être considérées exclusivement comme des charges. De nombreux économistes mettent en avant le fait que la santé a un impact décisif sur la croissance à travers des mécanismes de croissance endogène (Bloom et al., 2001). L'amélioration de la santé reposera, au premier chef, sur l'état des technologies médicales, alors que leur impact sur la santé, et notamment les maladies les plus sévères, apparaît décisif (Cutler, 2004). Par exemple, nous savons qu'une revascularisation après attaque cardiaque conduirait en moyenne à augmenter l'espérance de vie de la personne concernée de plus d'un an, pour un coût de 40 000 dollars (Cutler, 2007).Y a-t-il, au niveau de ces technologies, des gains de productivité significatifs ? L'architecture du système de protection sociale peut-elle alors être mobilisée mieux qu'elle ne l'est actuellement, afin d'encourager l'innovation médicale, comme le suggèrent les économistes (Garber et al., 2006) ? Ainsi, comme on vient de le voir brièvement, à travers l'exemple de la dépendance se pose la question du système productif mis en place dans une société vieillissante.

Quel système productif dans une société vieillissante ?

Sur le marché des biens et services, l'effet démographique peut effectivement sembler de première importance alors que le formidable effet déflationniste, obtenu ces vingt dernières années notamment grâce à la main-d'œuvre chinoise, peut être réédité avec l'augmentation des forces de travail indienne et africaine. Dans les pays industrialisés, le ratio de dépendance de la population – sensiblement identique à celui du siècle dernier – est appelé à s'accroître dans les années à venir, surtout entre 2010 et 2030. Ainsi, le déclin de la force de travail laisse à priori ouverte la question d'une moindre croissance du niveau de vie moyen de la population (Aglietta, Blanchet, Héran, 2002 ; OCDE, 1998). Mais une approche purement comptable de la structure d'âge serait probablement trompeuse, alors que la transition démographique incite à investir dans l'éducation (Bloom et Canning, 2004 ; Zhang et al., 2001) et à une épargne plus importante, bénéfique le plus souvent aux générations futures (Le Cacheux et Touzé, 2003). Dès lors, maintenir le revenu par habitant constant semble possible si les gains de productivité compensent l'augmentation du ratio de dépendance (Cutler et al., 1990). Seuls deux leviers existent : augmenter la durée moyenne de travail durant une vie ou augmenter la productivité par tête.

Qu'en est-il de la productivité, fortement liée, on le sait, à l'innovation ? Quelles ruptures technologiques et quelles innovations majeures pouvons-nous attendre de l'évolution démographique actuelle ? Y aura-t-il une véritable transformation des structures de consommation due au vieillissement (Cherbonnier et Sagnes, 2002) ? Du côté de la demande, nous savons que la dépendance modifie considérablement le portefeuille de biens et services nécessaires aux seniors : besoins en télémédecine et en télésurveillance, aide à domicile. Elle accentue encore le besoin d'investissement dans les technologies médicales. Ainsi, la volonté de guérir des patients sans cesse plus âgés constitue une formidable incitation pour le tissu productif des sociétés vieillissantes. Par exemple, les recherches actuelles sur la maladie d'Alzheimer conduiront probablement à des innovations majeures fondées sur les neurostéroïdes ou à un développement important des technologies de diagnostic. Au niveau de l'offre, on peut se demander si le ralentissement démographique ne constitue pas un frein à l'accumulation des connaissances et par là même au progrès technique. Le même type de question se pose pour la structure d'âge de la population. Moins de jeunes signifierait alors automatiquement moins d'innovation. Dans l'état actuel des mesures économétriques, ces faits stylisés ne semblent pourtant pas vérifiés. Finalement, il ne semble donc pas que les nations vieillissantes innovent moins que les plus jeunes.

Qu'en est-il de la durée de travail durant une vie ? Prenons le travail des seniors : pourquoi, alors que l'espérance de vie en bonne santé augmente, les individus voient-ils leur espérance de vie professionnelle se réduire (Xuan, 2005) ? Les réponses à ce paradoxe ont autant trait à l'offre qu'à la demande de travail. Du côté de l'offre, certains déterminants sont financiers ; ils se ramènent au fait de savoir si le travail continue de payer une fois passé l'âge minimal de départ à la retraite. Durcir les barèmes ou flexibiliser les conditions de départ peuvent avoir des effets différents sur le comportement des agents (Blanchet, 2008). D'autres éléments ne sont pas monétaires (santé, conditions de travail, myopie...), mais ont également un rôle déterminant aux âges charnières (Bozio, 2006 ; Molinié et Volkoff, 2003). Enfin, des facteurs culturels rendent compte des différences internationales de taux d'emploi des seniors. L'insertion de ces derniers dans l'emploi ne provient pas uniquement de spécificités institutionnelles, mais aussi d'aspects culturels, tels que l'attitude face au travail, les valeurs familiales, ou les attitudes face à l'avenir et au risque (Algan et Cahuc, 2007).

Si l'on analyse la demande, il est primordial, là encore, de savoir comment évolue la productivité avec l'âge et comment cette évolution peut être comparée avec celle des salaires. Selon un assez large consensus, si un resserrement de l'écart productivité-salaire avec l'âge est discutable pour les seniors qui restent actifs, il ne fait en revanche guère de doute qu'il constitue l'une des explications de l'exclusion du marché du travail des moins qualifiés (Blanchet et Toutlemonde, 2008). La crise financière pourrait alors contribuer à accroître une disparité entre ceux qui seraient obligés de travailler plus longtemps et ceux exclus très tôt du marché du travail (Falba et al., 2008). Dès lors, deux leviers semblent exister pour augmenter la demande de travail des seniors : la productivité et la rémunération. Cela supposerait d'abaisser le taux de dépréciation du capital humain, alors que les changements technologiques semblent avoir un impact défavorable sur les seniors (Aubert, Caroli et Roger, 2004 ; Ananian et Aubert, 2004). Ce dernier point est cependant très discuté, dans la mesure où la productivité des seniors est le plus souvent sous-estimée du fait d'une propension à travailler dans des entreprises moins productives (Malmberg et al., 2005). Du point de vue de la rémunération, il semble plus difficile de faire coïncider le mouvement des aspirations de niveau de vie et celui de la productivité (Cornilleau et al., 2008). Ces aspects sont à la fois déterminants pour la richesse de nos pays et pour la santé des seniors, dès lors que ceux-ci bénéficient de bonnes conditions de travail. En effet, la question de l'emploi des seniors est d'autant plus essentielle que l'activité de ces derniers réduit le risque de dépendance du quatrième âge. Derrière ces enjeux, la question du lien entre les générations apparaît évidemment de façon prégnante.

Épargne et cycle de vie : quels transferts entre les générations ?

L'incertitude démographique rend difficile toute prédiction sur l'évolution de l'épargne (Aglietta et Borgy, 2008). En effet, les mutations démographiques mondiales causeront, à n'en pas douter, de profondes mutations sur l'épargne (Poterba, 2004) et, par voie de conséquence, sur les taux d'intérêt et les taux de change (Rose et Supaat, 2007). Ces mutations correspondent en réalité à des transferts entre les générations, que ce soit à l'intérieur d'un même pays ou entre les « pays jeunes » et les « pays vieux ». Pour les comprendre, il est d'abord nécessaire de mieux cerner les modalités du comportement individuel des épargnants. Certes, la théorie du cycle de vie nous dit que les agents épargnent durant leur période d'activité, avant d'en retirer le produit pour leurs vieux jours. Ce raisonnement apparaît très contestable alors que l'augmentation de l'espérance de vie à un âge donné peut accroître – à cet âge – la propension à épargner pour faire face à une « surface de consommation » plus étalée dans le temps. La volonté de transmettre un patrimoine à des enfants modifie par ailleurs substantiellement la donne.

Au niveau mondial, l'évolution de la demande de capital dépendra, elle, pour une bonne part de la vitesse du rattrapage technologique des pays émergents (Aglietta, Blanchet, Héran, 2002). Dans le cas d'un rattrapage rapide, les taux d'intérêt augmenteront, les flux se polarisant de plus en plus vers ces pays, alors que les zones vieillissantes pourront tirer parti d'un rendement plus élevé du capital. Cela signifierait que les investisseurs internationaux se détourneraient des pays avancés dans la transition démographique, mettant en danger les gains de productivité dans nos économies. Cette analyse, qui repose sur l'hypothèse de marchés financiers parfaitement intégrés, n'est pas totalement vérifiée alors que les prix et les flux d'actifs sont encore largement déterminés par les situations d'épargne nationales, corrélées à la démographie. Ces éléments ouvrent deux grandes questions.

La question de la mobilisation de l'épargne, nationale mais aussi mondiale, pour financer notre économie, apparaît d'abord centrale dans ce contexte (Coeuré, 2008). La seconde question est celle de l'équité entre les générations, notamment sous une hypothèse de croissance des phénomènes de dépendance. C'est à cet aspect que nous nous attachons plus particulièrement ici. Alors que la France est marquée par un fort déséquilibre intergénérationnel en revenus et patrimoine en faveur des seniors, nous faut-il concevoir des mécanismes de transfert publics et de patrimoine entre les générations ? La théorie du cycle de vie, qui voudrait que l'individu se constitue une épargne financière pendant sa vie active, pour la dépenser pendant sa retraite, devrait être révisée en lien avec les phénomènes de dépendance. Cette théorie fonctionne déjà mal dans un univers où la protection sociale et la solidarité nationale se substituent en partie à l'épargne financière dans la sécurisation des parcours individuels, comme c'est le cas dans notre pays. La perspective d'un quatrième âge long et difficile pousse le troisième âge à une réépargne au moment de sa retraite. Pour les ménages propriétaires à revenus modestes, le logement apparaît ainsi comme une forme d'assurance dépendance. Ils pourront tirer un revenu de leur logement pendant leurs très vieux jours, soit en en louant une partie, soit en cessant de l'entretenir.

La question du financement de la dépendance est donc bien illustrative du prisme sous lequel on observe la relation au social : recours à la famille, recours à la solidarité nationale ou à la responsabilité de chacun. Peut-on accorder à des personnes qui n'ont pas cotisé des prestations d'assurance sociale constituant un repas gratuit supplémentaire pour une génération favorisée par les Trente Glorieuses, et donc « dorée » pour reprendre les mots de Chauvel ? Faut-il tenir ainsi une comptabilité des transferts intergénérationnels, ou au contraire se préoccuper simplement d'aider ceux qui en ont besoin ? Après tout, rien ne dit que les générations futures seront dépendantes.

Cette question rebondit sur celle de la conception d'une « politique générationnelle », visant à effectuer des redistributions explicites entre les générations et à allouer les contributions fiscales selon ce biais (Kotlikoff, 2001). C'est dans cet esprit qu'il est possible de concevoir la réforme des retraites japonaise, intervenue en 2004 (Horioka et al., 2007). Si telle est notre volonté, certaines incitations publiques sont à même de modifier les canaux de transmission vers les générations les plus jeunes. La question saillante de la dépendance renouvelle donc les interrogations plus anciennes sur l'équité.

L'analyse économique du vieillissement démographique pose, nous l'avons vu, quatre grands types de questions : démographiques, médicales, économiques et sociales. L'exemple de la dépendance des personnes âgées est tout particulièrement illustratif de ces enjeux. Le sujet mérite donc d'être abordé de manière à la fois plus approfondie et complète qu'il ne l'a été jusque-là : médecins, démographes, économistes, sociologues et assureurs doivent être entendus sur ces questions si l'on veut gérer le choc démographique.

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