LE MARCHÉ DE L'ASSURANCE DÉPENDANCE

Manuel Plisson
IRI-Crea (Université Paris-Dauphine)

Le risque dépendance est en réalité composé de trois risques :

Trois contributeurs naturels peuvent le prendre en charge :

La dépendance en quelques chiffres

L'évaluation la plus récente de la population dépendante date de l'enquête HID qui a été effectuée en deux vagues : la première en 1999 et la seconde en 2001. On comptait alors 800 000 individus dépendants (si on prend en compte les GIR 1 à 4). Ce chiffre passe à 960 000 si on prend une définition plus large de la dépendance. On prévoit un doublement de la population dépendante d'ici 2040, soit une croissance d'environ 1 % par an (Insee, 2006). Afin d'étudier l'évolution de la population dépendante en France, nous pouvons donc soit nous baser sur les projections faites à partir de 2001, soit nous intéresser aux bénéficiaires de l'allocation personnalisée d'autonomie (APA). Au 31 décembre 2007, 1 078 000 personnes en bénéficiaient, soit une augmentation de 5,1 % sur un an, en ralentissement par rapport à la hausse observée au cours de l'année précédente (8,1 % de décembre 2005 à décembre 2006).

Au sein de cette population de bénéficiaires, 61 % vivaient à domicile et 39 % en établissements d'hébergement pour personnes âgées (EHPA). La part des bénéficiaires de l'APA modérément dépendants relevant du GIR 4 reste constante (44 %) et est toujours nettement plus élevée à domicile (57 %) qu'en établissement (25 %). À domicile, le montant moyen du plan d'aide attribué est de 493 euros par mois (dont 411 euros à la charge des conseils généraux), et de 429 euros pour les personnes qui résident en établissement (dont 288 euros à la charge des conseils généraux).

La dépendance est bien un risque et non une période de la vie. Elle n'est pas le pendant de l'enfance ou de l'adolescence car tout le monde ne devient pas dépendant. Une bonne proportion d'individus décède sans passer par une période de dépendance. Selon les estimations de l'OCDE, un individu ayant atteint l'âge de 65 ans a une probabilité légèrement supérieure à 40 % de devenir dépendant (OECD, 2005). D'autres estimations indiquent que parmi les personnes nées entre 1940 et 1954 et qui atteignent l'âge de 60 ans, 41 % connaîtront au moins une année de dépendance (Insee, 2006 ). Plus d'une personne sur deux ne sera donc jamais dépendante (29 % parmi les hommes et 52 % parmi les femmes). La durée moyenne de dépendance lorsqu'elle survient est de 3,7 ans pour les hommes et 4,4 ans pour les femmes. Par ailleurs, les durées longues en dépendance sont rares. Seuls 6 % des hommes et 16 % des femmes atteignant l'âge de 60 ans vivent plus de 5 ans en dépendance. Cela confirme qu'il s'agit bien d'un risque ayant donc vocation à être couvert par l'assurance.

Combien ça coûte ?

Pour une personne âgée, tomber en situation de dépendance représente une réelle perte de bien-être mais également un risque financier majeur. À l'inquiétude de voir sa santé se détériorer s'ajoute la peur de ne pas pouvoir faire face à ce risque financier ou de devoir finir ses jours dans un « mouroir » par manque de moyens. Pour la dépendance en établissement, le coût mensuel varie fortement en fonction des régions. Une approximation effectuée par le site agevillage.com nous donne les estimations suivantes :

La moyenne du coût de prise en charge de la dépendance en institution se situe autour de 2 200 euros. Le coût de la prise en charge à domicile oscille quant à lui entre 300 euros et 5 300 euros par mois en cas de dépendance physique et psychique maximale (Ennuyer, 2006) avec une moyenne d'environ 1 500 euros (Loones, 2005). Ce coût peut même être supérieur en région parisienne. La dépendance lourde est donc plus coûteuse à domicile mais la part de dépendance légère y est plus forte, ce qui explique que la moyenne soit plus faible.

Le reste à charge

Si l'on rapporte ce coût moyen à la solvabilisation moyenne apportée par l'APA (1) versée par les conseils généraux qui est de 409 euros (Perben, 2006), on se rend compte que la prise en charge publique ne représente que 30 % du coût moyen (Ennuyer, 2006). D'autres estimations ont évalué la prise en charge publique à 50 % du coût moyen (Cour des comptes, 2004). Et si on rapporte ce coût au montant des retraites qui est en moyenne de 692 euros pour les femmes et de 1 535 euros pour les hommes (toutes carrières confondues), on remarque que le revenu des retraités additionné à l'aide publique est insuffisant pour financer une prise en charge décente en établissement ou encore pour financer une prise en charge à domicile. Il existe donc un reste à charge pour la personne dépendante.

Le coût macroéconomique

Le coût macroéconomique actuel de la dépendance est difficile à évaluer. Si l'on s'en tient uniquement aux dépenses publiques, on rencontre déjà des difficultés. Si l'on se limite à une vision étroite du coût de la dépendance (APA et dépenses fiscales ciblées), il représente 4,1 milliards d'euros, soit environ 0,25 % du PIB. Une étude menée par la Cour des comptes en 2005 estimait le coût global élargi de la dépendance à 15,5 milliards d'euros, soit 1 % du PIB (2) (Cour des comptes, 2004). Cet écart d'estimation vient du fait que de nombreuses dépenses publiques liées à la dépendance sont en réalité inscrites dans les dépenses de Sécurité sociale. L'assurance maladie supporte en effet 61 % des dépenses de dépendance. Le rapport le plus récent estimait les dépenses publiques à 19 milliards d'euros (Sénat, 2008), se répartissant entre les différents organismes de la manière suivante (voir tableau ci-après).

Source : rapport d'étape du Sénat, juillet 2008.

Ces dernières estimations semblent beaucoup plus proches du coût réel de la dépendance. On obtient d'ailleurs des grandeurs similaires aux États-Unis, où les dépenses publiques de long term care étaient estimées pour l'année 2004 à 1,2 % du PIB, soit une grandeur macroéconomique proche de celle estimée en France (CBO, 2004).

Cependant, pour délivrer un coût macroéconomique global, il convient d'ajouter aux dépenses publiques les dépenses privées de dépendance. Les ménages acquittent au moins 7 milliards d'euros par an en complément des ressources fournies par la solidarité nationale (3) (Sénat, 2008). Cette estimation a minima ne comprend pas les dépenses non prises en charge dans le cadre des plans d'aide à domicile. Au final, le coût macroéconomique global semble beaucoup plus proche de 2 % du PIB que de 1 %.

L'offre d'assurance : forfaitaire ou indemnitaire ?

Une femme touchant une retraite moyenne de 692 euros par mois et recevant une aide moyenne de l'APA de 409 euros a donc besoin d'un complément mensuel de 1 100 euros pour payer le coût moyen d'un séjour en institution. Elle peut donc décider de souscrire une assurance dépendance pour un niveau de rente de 1 100 euros. Elle sera alors couverte contre le risque de dépendance pour une prise en charge moyenne à coût constant. Cette assurance dépendance permet donc de couvrir le reste à charge, mais également de s'assurer contre le risque de finir sa vie dans un « mouroir ». Elle peut permettre également de rester au domicile même en cas de dépendance lourde.

Le produit d'assurance que l'on propose actuellement dans la quasi-totalité des pays, dont la France, est un produit forfaitaire. Il ne s'agit pas à proprement parler d'une indemnisation mais plutôt d'une rente. Le souscripteur décide de s'assurer pour un certain niveau d'aide en cas de dépendance. L'autre forme d'assurance envisageable est l'assurance indemnitaire qui, elle, est une assurance à part entière. Elle propose de couvrir une partie ou l'intégralité du reste à charge de l'assuré. Même si les sociétés d'assurances privilégient aujourd'hui un produit forfaitaire, elles tentent d'introduire de plus en plus de services et donc de repousser la frontière de l'assurabilité.

Le marché de l'assurance dépendance

Pour autant, en France comme aux États-Unis, le marché tarde à se développer. Le taux d'équipement du marché de l'assurance dépendance se situe entre 10 et 15 % (4) dans ces deux pays, alors qu'il est de plus de 86 % pour la complémentaire santé en France. C'est ce que Denis Kessler appelle l'« énigme de l'assurance dépendance » (Kessler, 2007).

Si on s'intéresse à l'ensemble des personnes titulaires d'une couverture face au risque dépendance, on est en présence d'un marché qui compte environ 3 millions de personnes (5). Cependant, au sein de cette population assurée, le risque est souvent couvert dans le cadre d'une garantie optionnelle ou dans un cadre collectif. Dans ces deux cas, les rentes proposées sont souvent modiques face au risque financier de la dépendance. Il convient donc de nuancer ce chiffre de 3 millions de personnes couvertes. Dans quelle mesure une personne qui reçoit 150 euros de rente mensuelle en cas de dépendance peut-elle être considérée comme assurée face à la dépendance ? L'assurance participe faiblement pour l'instant au financement de la dépendance car le marché n'a vraiment démarré qu'au début des années 2000, suite à l'arrivée de nouveaux entrants.

Pourquoi ce marché ne se développe-t-il pas davantage ?

De nombreux économistes se sont intéressés aux raisons expliquant la taille limitée du marché de l'assurance dépendance. Comprendre pourquoi le marché ne se développe pas davantage présente un intérêt théorique mais également un intérêt de politique publique. Identifier l'explication pertinente permettra de mieux orienter les dispositifs publics (incitations fiscales, critères d'éligibilité, etc.). Il est possible de classer ces explications en quatre catégories :

La première catégorie porte sur la méconnaissance du risque. Les individus ignoreraient les risques présentant de faibles probabilités de réalisation : des sinistres élevés et qui ne sont pas survenus récemment (Kunreuther, 1978). Cette tendance a été observée sur d'autres marchés d'assurance et est propre à ce que l'on peut appeler les « risques catastrophes ». Cependant, en ce qui concerne la santé, ces comportements sont rares (Hershey, 1984). D'autant que les études empiriques récentes montrent que 42 % des personnes entre 45 et 75 ans se disent préoccupées par le risque de perte d'autonomie lié au vieillissement (FFSA, 2006) ; les personnes les plus sensibles à ce problème étant celles qui ont déjà dû faire face à une situation de dépendance dans leur entourage proche (FFSA, 2006). Ce comportement peut aussi s'expliquer par une forte préférence pour le présent. L'individu ne s'intéresse pas aux risques susceptibles de se produire dans une quinzaine d'années. Mais, là encore, les comportements en matière d'épargne retraite tendent à contredire cette explication.

Une seconde explication serait la méconnaissance des critères de l'assurance sociale. Les personnes âgées seraient mal informées des conditions d'éligibilité des programmes d'aide publique (APA et Sécurité sociale en France, Medicaid et Medicare aux États-Unis) et penseraient être couvertes contre ce risque alors qu'elles ne le sont pas. Cette méconnaissance a été observée empiriquement aux États-Unis dans les années 1980 (American Association, 1985) mais ne semble plus être d'actualité. En effet, plus de 60 % des personnes interrogées récemment en France s'estimaient suffisamment informées à la fois du risque encouru mais aussi des dispositifs de prise en charge publique (FFSA, 2006).

Cette première série d'explications portant sur une simple méconnaissance du risque semble donc de moins en moins probante en France comme aux États-Unis. Les études d'opinion montrent que les individus sont de mieux en mieux renseignés et de plus en plus préoccupés par ce risque. Les événements liés à la canicule de l'été 2003 ainsi que la communication publique et privée développée par la suite ont grandement sensibilisé la population. De manière générale, s'il s'avère que la taille limitée du marché est due à une certaine méconnaissance du risque, le remède semble relativement aisé. Une campagne de communication appropriée suffirait à développer le marché.

La deuxième série d'explications est propre aux assureurs. Dans ce cas, seule une maturation du marché ou une incitation fiscale appropriée peut aider au développement du marché.

Une troisième série privilégie le contexte institutionnel. Dans certains cas, les critères d'éligibilité peuvent entraîner un effet d'éviction de l'assurance privée par l'assurance sociale. Un régime fiscal de l'assurance dépendance désavantageux par rapport à des contrats concurrents comme l'assurance vie ou l'assurance retraite peut également expliquer la taille limitée du marché. Si cette raison est privilégiée, une simple modification de la loi devrait permettre au marché de couvrir le risque dépendance.

Pour ces trois premières séries d'explications, les moyens pour développer le marché semblent relativement abordables pour le décideur public. Ils passent par une campagne de sensibilisation ou une modification de la loi.

La dernière série s'intéresse aux raisons strictement économiques qui expliqueraient la taille limitée du marché. Ce risque peut rencontrer des difficultés d'assurabilité. Si une partie ou la totalité du risque n'est pas diversifiable, les produits d'assurance proposés par le marché seront nécessairement incomplets et donc peu intéressants. Dans ce cas, le marché est condamné à stagner dans la mesure où il n'existe pas de moyens à proprement parler pour lutter contre l'inassurabilité. Ce risque peut également faire l'objet de comportements opportunistes (antisélection et aléa moral intergénérationnel). Dans ce cas, les moyens pour développer le marché sont plus limités. Une technique souvent employée par les assureurs pour lutter contre l'antisélection est de segmenter le marché afin de constituer des classes de risque homogènes. Encore faut-il que l'assureur puisse extraire l'information nécessaire à cette segmentation. Si l'explication à l'énigme de l'assurance dépendance relève de cette dernière série d'explications, le développement du marché de l'assurance dépendance paraît compromis. Un désengagement de l'assurance sociale au profit du marché semblerait donc difficile dans ces conditions car il se traduirait par une couverture moindre pour l'ensemble de la population.

Les premiers résultats empiriques montrent cependant que le faible développement du marché s'expliquerait davantage par des raisons institutionnelles et fiscales plutôt que par des raisons relatives à la rationalité économique.

Quel arbitrage public-privé ?

Les limites au développement du marché de l'assurance dépendance ont un effet direct sur l'équilibre entre la part publique et la part privée. L'aide publique est en effet insuffisante pour financer les dépenses de dépendance. Qui plus est, le besoin d'aide publique consacrée à la dépendance va mécaniquement augmenter si les critères d'éligibilité restent identiques (Insee, 2004).

Or, dans un contexte de déficit public, et à prélèvements obligatoires constants, les pouvoirs publics seront plutôt incités à ne pas augmenter le financement des dépenses de soins, voire à le diminuer. Un simple maintien voire un recul de l'aide publique ne sera donc supportable que si le marché se développe. Sinon, seule la famille sera mise à contribution avec toutes les inégalités que ce type de financement comporte.

Les enjeux à venir

Un projet de loi sur la dépendance devrait être discuté au Parlement au premier semestre 2009. Plusieurs questions se posent alors :

Notes


1Cette aide remplace la prestation spécifique dépendance depuis le 1er janvier 2002.

2Le rapport du Conseil d'analyse stratégique rendu en 2006 donne des résultats similaires.

3650 millions pour le ticket modérateur de l'APA à domicile, 700 millions pour le ticket modérateur en institution et 5,7 milliards au titre des frais d'hébergement en Ehpad (nets des aides au logement et de l'aide sociale des départements).

4Ce chiffre dépend de la définition que l'on retient du fait d'être « assuré contre la dépendance » ainsi que de la population de référence (population totale, plus de 40 ans, plus de 60 ans).

5Ce chiffre est avancé par la FFSA ainsi que la Scor, le principal réassureur français du risque dépendance.

Bibliographie


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Centre d'analyse stratégique, Personnes âgées dépendantes : bâtir le scénario du libre choix, La Documentation française, 2006.

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DUÉE M. ; REBILLARD C., « La dépendance des personnes âgées : une projection en 2040 », Insee, Données sociales – La société française, 2004.

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ENNUYER B., Repenser le maintien à domicile : enjeux, acteurs, organisation, Dunod, 2006.

HERSHEY J. ; KUNREUTHER H. ; SCHWARTZ J. S. ; SANKEY W., “Health Insurance Under Competition : Would People Choose What is Expected ?”, Inquiry, n° 21, 1984, pp. 349-360.

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